Revenu de base en Afrique: expériences du camp de Kakuma,200 000 personnes

 

Second exemple de ce qui peut-être considéré comme un revenu de base, toujours au Kenya 

 

                                               François Escoffier 25 septembre 18

 

 

 

 

 

Kenya : Kakuma, le camp de réfugiés aux 2 100 entreprises
LE MONDE ECONOMIE
Le 26 juin 2018 à 11h26

Du petit artisan au grossiste fortuné, cet endroit isolé est devenu une place économique vivante. Et ce malgré de nombreux obstacles.

Un salon de coiffure dans le camp de Kakuma, au Kenya, en 2017. / CAROLYN DRAKE / MAGNUM PHOTO

Lorsqu’elle étudiait « la coupe et la couture » à l’université de Goma, en République démocratique du Congo, Esperance Tabisha ne pensait pas une seconde qu’elle exercerait sa passion dans un camp de réfugiés. Voilà pourtant huit ans que la jeune Congolaise travaille à Kakuma, aux confins du Kenya, de l’Ouganda et du Soudan du Sud. Fuyant le conflit qui ravage sa région du Nord-Kivu, elle arrive seule, en 2010, dans ce camp de réfugiés. Une « maman congolaise » la prend rapidement sous son aile.

« Dès la première semaine, elle a emprunté une machine à coudre et j’ai commencé à travailler », raconte la couturière de 28 ans, assise à l’ombre de l’auvent qui est à la fois son atelier et l’entrée de sa maison. A droite, une machine à coudre noire (sa troisième) fonctionnant au pied ; à gauche, un large rectangle de bois monté sur tréteaux qui tient lieu de comptoir, de table de dessin et de planche à repasser.

Ici, Esperance Tabisha confectionne pour une clientèle de réfugiés, d’humanitaires et de Kényans habitant la ville attenante – également appelée Kakuma – des chemisiers, robes et jupes sur mesure. Autant de créations consciencieusement postées sur Facebook et Instagram, sur le compte Esperanza Fashion and Designs. Les affaires tournent bien, raconte-t-elle, suffisamment en tout cas pour offrir à ses deux enfants, nés dans le camp, une « alimentation diversifiée » et « une bonne éducation ». « Les bons mois, je gagne environ 12 000 shillings [100 euros]. Cela n’augmente pas trop car je n’ai pas le temps de faire plus. Mais j’ai maintenant des gens qui m’appellent et que je ne connais même pas ! Je réfléchis à faire travailler quelqu’un », dit-elle, ses mains aux ongles peints de vert tranquillement posées sur ses genoux.

Kakuma est l’un des plus grands camps de réfugiés du monde, une succession d’allées, de tentes et d’abris de boue séchée. C’est aussi une place économique vivante, avec ses marchés, ses commerçants et artisans. Les réfugiés y gèrent 2 100 entreprises, a révélé pour la première fois un rapport du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) et de la Société financière internationale (IFC, Groupe de la Banque mondiale) publié en mai. « Cela montre la capacité des réfugiés à être des acteurs positifs et économiquement actifs dans la société », estime Mohamed Shoman, du HCR, chargé des opérations à Kakuma.

« La majorité des réfugiés reçoivent des e-bons d’achat »
A son ouverture, en 1992, pour accueillir des victimes de la guerre au Soudan, le camp ne possédait qu’une seule échoppe, rappelle l’humanitaire égyptien. La ville, elle, était un village. Depuis, cet endroit suffocant et isolé, situé à plusieurs heures de route de la première grande agglomération (et à 456 km de Juba – la capitale sud-soudanaise –, indique un panneau à l’entrée), a accueilli plusieurs vagues de réfugiés : Ethiopiens, Somaliens, Congolais, Burundais et, plus récemment, Sud-Soudanais.

Aujourd’hui, le camp héberge 185 000 personnes, et la ville, véritable avant-poste logistique, compte environ 50 000 habitants. L’ensemble équivaut en population à la dixième ville du Kenya et son activité totalise 6 milliards de shillings kényans (51 millions d’euros), note le rapport. Une économie construite au fil des ans, pour améliorer un quotidien très difficile, mettre à profit des compétences, préparer l’avenir…

Tout le monde, certes, n’est pas entrepreneur ou employé (environ 25 %) mais une très grande majorité touche des revenus réguliers (73 %). Et selon le gouverneur du comté du Turkana, le marché a été stimulé depuis trois ans par une innovation majeure. « Avant, chacun recevait des rations alimentaires, mais aujourd’hui la majorité des réfugiés reçoivent des e-bons d’achat [le paiement mobile est très développé au Kenya] pour faire leurs courses. Ils dépensent leur argent. C’est une immense opportunité pour les entreprises locales, qu’elles soient tenues par des réfugiés ou par des locaux », se félicite Josphat Nanok, un homme imposant qui voit le camp comme « un programme humanitaire mais aussi économique » pour sa région.


Une épicerie dans le camp de Kakuma, en juillet 2017. / CAROLYN DRAKE / MAGNUM PHOTO

Il y a aussi les fournisseurs de services
L’alimentation figure en effet en première place des dépenses dans le camp, où les « dukas » (épiceries d’alimentation générale) sont de loin les magasins les plus nombreux. Viennent ensuite les échoppes de vêtements, salons de coiffure, mécaniciens et autres studios de photographie. Des microentreprises qui doivent s’approvisionner. Le camp a donc ses grossistes, parmi lesquels Mesfin Getahun, un Ethiopien surnommé le « réfugié millionnaire » dans les portraits que lui a consacré la presse internationale.

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Il y a aussi les fournisseurs de services, dont fait partie Abdi Safa Omar. Ce trentenaire est un mini-EDF local. Installés dans le marché somali, l’un des poumons économiques de Kakuma, ses générateurs diesel tournent toute la journée pour alimenter, grâce à une jungle de câbles, les boutiques alentour. Sans accès au réseau, elles ont néanmoins besoin d’électricité pour s’éclairer, charger des téléphones ou faire tourner un frigidaire. « Si j’éteins mes générateurs ce sera la cohue ici en cinq minutes ! », plaisante, par-dessus le vrombissement des moteurs, cet homme dont le polo rouge et blanc contraste avec le décor – sol de terre battue, murs de tôle, vieilles bâches en guise de plafond – entièrement noirci par la fumée.

Abdi Safa Omar est arrivé à l’âge de 9 ans à Kakuma. Il emploie aujourd’hui six personnes et génère un chiffre d’affaires de 360 000 shillings kényans par mois, soit plus de 3 000 euros. Mais comme n’importe quelle entreprise dépendante du pétrole (il en consomme 80 l/jour), ses bénéfices ont chuté avec la remontée des cours. Il paie aussi des frais conséquents pour acheminer le diesel depuis Nairobi, à deux jours de route. « Au final, en ce moment, mon profit net est de 10 000 shillings [85 euros] par mois », lâche-t-il après quelques calculs sur son téléphone portable. Sans aucun signe d’abattement.

Pas de libre circulation
Rien n’est facile, dans la vie du camp comme dans les affaires qu’on y mène. « Nous faisons face à beaucoup de défis. Nous sommes même encerclés par les défis et ils ont peu de chance de disparaître », résume un peu plus loin Hassan Adan, un vendeur de matériel électronique arrivé en 2010 à Kakuma, où il a fondé une famille. Accoudé au comptoir qui barre l’accès à ses rayons impeccablement rangés, cet ancien travailleur communautaire à Mogadiscio a obtenu un diplôme de gestion à Kakuma (une exception, seul un tiers des entrepreneurs ayant achevé le secondaire). « Nous ne sommes pas reconnus comme des acteurs économiques, déplore-t-il dans un anglais parfait. Et nous ne pouvons pas nous étendre à l’extérieur du camp car nous ne sommes pas censés travailler. »

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L’Etat kényan n’autorise pas, pour l’heure, la libre circulation des réfugiés, qui doivent posséder une autorisation pour se déplacer. Obtenir un permis de travail ou faire dûment enregistrer son entreprise, théoriquement possibles, sont des parcours du combattant. Pris en étau dans un système hypocrite, beaucoup disent payer des taxes au comté alors même qu’ils n’ont pas d’immatriculation nationale, censée être prérequise.

« Ces entreprises sont à la frontière [entre le formel et l’informel], payant des impôts mais n’utilisant pas de contrats formalisés ni de comptabilité, affirme Michel Botzung, de l’IFC. Elles ne bénéficient pas non plus des appuis qui seraient normaux ailleurs, comme l’accès aux prêts, aux lettres de crédit. » Le financement est en effet un autre grand obstacle. Une seule banque est présente sur le camp (Equity Bank, l’une des premières du Kenya), mais elle peut difficilement accorder des prêts « en raison des incertitudes sur les identités et sur la durée de séjour » des réfugiés.

Le rapport, tout comme le gouverneur du Turkana, souhaite voir le secteur privé investir à Kakuma, notamment dans les services financiers, les infrastructures ou encore les biens de consommation. Interrogé sur la concurrence que ces entreprises représenteraient pour les réfugiés, Michel Botzung répond : « Des grossistes [venus de l’extérieur] pourraient par exemple offrir aux petites entreprises qui, aujourd’hui, payent tout d’avance, en cash, des conditions commerciales plus favorables. Certaines disparaîtraient mais d’autres auraient accès à des services moins chers. » Pas sûr qu’Abdi Safa Omar, le fournisseur d’électricité, soit de cet avis. Mais face à ses maigres bénéfices, l’entrepreneur se dit, après tout, prêt à se lancer dans « n’importe quel autre secteur pourvu qu’il soit rentable ». Du moins tant que sa procédure d’émigration vers les Etats-Unis continue de s’éterniser.

Marion Douet (camp de Kakuma, Kenya, envoyée spéciale)
Le 27 juin 2018 à 06h41
 


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