Libye, Afrique

 

Fallait-il faire tomber Kadhafi ? Les dictatures: faut-il souhaiter qu'elles tombent,  ou attendre ? Point de vue de l'historien: Bernard Lugan

 

Citation : on ne libère  pas un peuple, c'est le peuple qui se libère

 

Avant de lire cet article nous vous invitons à lire l’article de l'historien Bernard Lugan. Quelle que soit l'opinion que l'on ait à son égard, certaines de ses analyses sont tout à fait intéressantes.

 

Qui est Bernard Lugan  (Wikipédia) ?

Membre de l'Action française dans sa jeunesse, il se retire du militantisme politique au début des années 1970 pour se consacrer à sa carrière de chercheur. Il reste néanmoins contributeur régulier de plusieurs titres réputés proches de la droite ou de l'extrême droite dans les années 1980, via notamment des entretiens sur la situation africaine, et continue à se dire de tendance monarchiste. Il crée et anime également pendant 12 ans, de 1993 à 2005, la revue L'Afrique réelle, qu'il décide de relancer en 2010. Il reçoit en 1988 le prix M. et Mme Louis Marin de l'Académie française pour son livre « Huguenots et Français, ils ont fait l'Afrique du Sud »  (Wikipédia)

 

L’article qu’il a écrit (février 2011)  avant la mort de Kadhafi  (20 octobre 2011)

 

Bernard Lugan, en tant que bon connaisseur de l'Afrique nous avait prévenu. La Libye est composée  de tribus rivales, qui n'ont aucun sentiment d´appartenance à une même nation. Il prévenait que la chute de Kadhafi entraînerait le chaos.

Les tribus en Libye
la mosaïque libyenne

Il faut reconnaitre que pour le moment  les événements lui donnent totalement raison. Dans son article il prévoyait aussi que la chute de Kadhafi serait la porte ouverte à la déstabilisation du Sahel et à l'arrivée d'Al Quaïda en Libye. Là encore il a eu raison. L'arrivée de l'Etat Islamique ne fait que renforcer son analyse.

 

Faut-il regretter l'intervention  en Libye ?

Pour le moment nous pouvons la  regretter.  On peut dire à contrario que Rome ne s'est pas construite en un jour. L’intervention aurait-elle pu se limiter à Benghazi comme le prévoyait la résolution de l’ONU ?

 

Quand on voit la Somalie, le temps de la reconstruction n'est toujours pas arrivé. Une différence de poids avec la Libye: la Somalie s'est mise seule dans la situation actuelle. D'après l'indicateur Fund for peace la Somalie serait le pays le plus corrompu et le défaillant au monde.

 

La  Libye a pris le même chemin après l'intervention franco-anglaise.

 

Bernard Lugan: ne jamais négliger les ethnies et 3 grands principes

Dans ses analyses Bernard Lugan répète à juste titre que pour comprendre l'Afrique, il ne faut jamais négliger les ethnies.

Il avait prévenu que l'indépendance du Soudan du Sud dégénèrerait en querelles ethniques.

 

Il énonce trois grands principes qu'il estime mortifères pour l'Afrique, principes imposés d'après lui, par les pays du Nord.

              : un homme, une voix ; le diktat démocratique et l'intangibilité des frontières.

 

                   - Un homme, une voix

 

B.Lugan dénomme ce principe de base l'ethno-mathématique. Ce principe d'après lui aboutit toujours à donner la majorité à l'ethnie dominante. (Ce qui est tout de même mieux que l’inverse !!) (Joseph Chantraine = JC : les tutsi qui dominaient la majorité hutu, puis après la majorité mathématique hutu qui a écrasé les tutsi jusqu'au génocide).

 

Il faut bien constater qu'un homme une voix fonctionne mal en Afrique (et pas qu'en Afrique : en A. Latine et en Europe de l'Est jusqu'à ces dernières années, en Asie ça ne fonctionne toujours pas  dans de nombreux pays).

 

- En Afrique, ce principe fonctionne néanmoins en Afrique  du Sud, au Ghana depuis qu'un militaire a instauré le retour à un homme une voix en 1992 (l'ethnie majoritaire représente 47,5% de la population). Les résultats des élections ne sont pas contestés. Au Bénin, un homme, une voix fonctionne depuis 1990 ; est-ce que ça va durer ? Au Sénégal,  un homme, une voix date de 2000, en 2012 grâce à l'intervention de la société civile. L'alternance (un homme, une voix) a pu se faire sans heurt.  On peut citer aussi le Botswana, indépendant depuis 1966, qui applique la règle d'un homme, une voix depuis l'origine. On peut encore citer le Malawi qui fonctionne en respectant ce principe de base depuis 1994.

Le cas du Kenya  est particulier.  Les résultats des élections présidentielles ont été  bafoués. Il s'en est suivi entre 2007 et 2008 des violences entraînant la mort de 1500 personnes environ. Les querelles ethniques ont contribué à échauffer les esprits.

 

Reconnaissons que l'analyse de B.Lugan sur la Guinée est très pertinente et ignorer ce qu'il a écrit, rend inintelligible le retournement de situation au second tour de la présidentielle (1).

Parmi les exemples d'un homme, une voix ayant produit des effets désastreux, on peut citer la Libye mais aussi le Mali. Ce principe donnant la majorité aux sudistes qui  ignorent les touaregs. On connait les résultats.

On peut citer aussi le Soudan du Sud (Dinkas contre Nuers),

Dinka contre Nuer ou lutte pour le pouvoir ?

le Rwanda tristement célèbre : JC : Hutus contre Tutsis .....

 

              - Le diktat démocratique

 

Le premier des principes de la démocratie, c'est le respect des règles de l'alternance, que B. Lugan qualifie de diktat.

Nous pouvons constater que le non respect de ce principe entraîne souvent l'instabilité, voir davantage. (J.C : Plus que de s’inquiéter de l’application du principe un homme, une voix, il conviendrait surtout de mettre en place (par des pressions internationales en matière d’aides, notamment) des contre-pouvoirs limitant les pouvoirs de ceux qui sont en place, dans la durée mais aussi en imposant des moments de concertations obligatoires et en favorisant alors l’émergence d’une alternance moins violente. En obligeant aussi à se doter d’une institution arbitrale qui ne soit pas composée d’une seule ethnie ou d’une seule orientation politique). Il s’agit de mécanismes démocratiques indispensables complétant un système électoral "un homme, une voix".

 

Quelques exemples. Les coups d'Etat constitutionnels (CEC) très prisés par les chefs d'Etat en place.

Le Président du Burundi a réussi à faire son CEC (on change la constitution pour pouvoir se représenter après deux mandats). Pendant des mois, il y a eu des violences  et des morts. Même chose au Burkina, mais l'armée s'est rangée du côté de la société civile et Blaise Campaoré n'a pas pu réussir son CEC (bis repetita après la tentative de putsch de G. Diendéré). Sur ces questions nous vous invitons à lire le site de l'ONG : TOURNONS LA PAGE.

Le Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique, vient de respecter cette règle au grand soulagement de tous. Le Président sortant (un chrétien) a respecté le verdict des urnes et a laissé la place à un musulman.  Au Maroc, les élections ne sont pas contestées.

Nigéria: 3 à 4 grandes ethnies; 2 réligions principales, la corruption et beaucoup de pétrole

Le Niger, encore un autre exemple, le Président sortant (Mamadou Tandja) a échoué a imposer son CEC, des élections régulières ont eu lieu. Est-ce que cette situation satisfaisante durera, l'avenir nous le dira ?

 

Et l'Algérie, faut-il regretter que peuple algérien n'ait pu faire partir A.Bouteflika comme le peuple tunisien a chassé Ben Ali ? Bouteflika a réussi son CEC. Le renouvellement du mandat du président actuel n'est pas probant.  Peut-on redouter une division du pays entre les kabyles et les autres ? Il ne nous  semble pas. Si les kabyles revendiquent l'autonomie, l'utilisation de leur langue, la majorité ne revendique pas l'indépendance.(JC : elle souhaite que "l'arabité de l'Algérie ne soit pas constitutionnellement exclusive")

 

Force est de constater qu'en Afrique comme ailleurs le diktat démocratique s'est imposé avec succès dans plusieurs pays, comme il a échoué dans d'autres.

 

          En cas d'absence de démocratie que constate-t-on ?

Il arrive qu'il  y ait des despotes éclairés , il y en a très peu : En Asie, il y a eu Sygman Rhee en Corée  du Sud, Lee Kuan Yew  à Singapour,  la Chine avec Mao (?!?) avec sa politique des communes populaires, il a provoqué une famine ayant entraine 35 à 55 millions de morts suivant les avis, peut-il être considéré comme un despote éclairé ? puis, toujours en Chine : Deng Xiaoping ; au Moyen Orient Cheik Zayed pour les Émirats Arabes Unis, et en Afrique Houphoët Boigny mais il n'a pas su ou voulu préparer sa succession. En Afrique, on peut également citer le roi du Maroc, concernant ce dernier cette opinion est contestée, et Bourguiba pour la Tunisie.

 

Et la Tunisie. Les tunisiens  ont renversé eux-mêmes Ben Ali avec l'aide de l'armée. Les élections ont été régulières. C'est vrai qu’en Tunisie la situation a peu à peu dégénéré. Ce qu’il manque évidemment : du travail pour les jeunes ... et les moins jeunes.

 

           - L'intangibilité des frontières

 

Dans un entretien sur ce sujet,  Bernard Lugan (1)  répond : Je ne sais pas si certaines frontières résisteront encore longtemps. Je me borne à constater que bien des frontières africaines tracées par des européens à partir de cartes imprécises et parfois fausses, reposent comme le disait le gouverneur Hubert Deschamps sur "une abstraction géométrique ne tenant aucun compte des peuples". Ces découpages à la hache ont produit "une Gambie anglaise

La Gambie : un doigt au mileu du Sénégal

taillée dans les peuples wolof et mandingue accordés à la France. Les Evhé coupés en deux tronçons, anglais et allemand. De même les Pahouins entre le Cameroun et le Gabon ; les Bakongo entre la France, la Belgique et le Portugal ; les Ovambo entre le Portugal et l’Allemagne ; les Lunda entre Belges, Portugais et Anglais". Ce grand connaisseur de l’Afrique ajoutait "C’est le péché originel".

 

Cette question des frontières est commune à tous les continents. Il est vrai qu’elles ont été tracées au cordeau ou au fusil par les colonisateurs. Un des pires exemples est la Gambie au milieu du Sénégal.

Problème: l'Union Africaine (UA) ne va pas dire à ses membres: les frontières actuelles ne sont que le fruit du passé, redessinons-les !

En Afrique, il y a cette particularité que le tracé est relativement plus récent du fait de la colonisation/décolonisation. Comme partout ces problèmes se règlent (régleront) par des conflits armés (type Éthiopie/Érythrée; Soudan puis Soudan du Sud), ou  par la négociation. Il est fréquent (JC: ?) également que le problème ne se pose pas du fait de l'attitude non hégémonique du groupe le plus important ; (J. Chantraine: celui-ci considère que la situation est confortable tant qu’il a le pouvoir). Par exemple, les mossis du Burkina Faso,  l'Afrique du Sud (est-ce que ça va durer ?), le Ghana : les Akan représenteraient 44% de la population du Ghana qui comprend 70 ethnies qui, jusqu'à ce jour ne revendiquent pas chacune de créer leur mini Etat !

 

L'attrait du pouvoir est plus fort que tout

En ne prenant uniquement en compte que les 3 grands principes de Bernard Lugan on risque de se tromper de route. Prenons l'exemple de la Côte d'Ivoire.

 

C'est Konan Bédié, luttant pour obtenir le poste de président, qui a mis en avant le concept d'ivoirité pour écarter un concurrent dont l’origine identitaire pouvait être contestée. Concept qui a mis le feu aux poudres. C'était un problème d'accès au pouvoir et pas d'ethnie. Plus que les ethnies  c'est la soif du POUVOIR avec tous ses avantages (JC : notamment pour un entourage revendiactif) qui déchaine la passion et les folies, y compris chez nous. Un président élu ne rêve que d'une chose, à peine élu, être réélu.

Pendant la présidence d'H. Boigny (un autocrate efficace) la Côte d'Ivoire s'est développée et a vécu en paix. Les héritiers s'entretuent, après un héritage c'est fréquent (JC aussi) chez nous.

 

Que conclure ?

On ne libère pas un peuple, c'est le peuple qui se libère, qui ne serait pas d'accord en théorie, mais il peut y avoir des exceptions. Les français doivent reconnaître qu’ils ont été très heureux, chanceux que les américains viennent les libérer (JC: trouvent intérêt à nous libérer des nazis quand eux-mêmes ont été mis en danger par les japonais).

 

Et les 3 principes de B Lugan ?  Nous pensons qu'il a tort d'en faire des règles générales.

Des situations très diverses suivant les pays

Nous constatons que la réalité est très diverse, les exemples ci-dessus le prouvent.  Mais il a tout à fait raison de conseiller aux décideurs de regarder avec la plus grande attention la question des ethnies avant d'entreprendre quoique ce soit.  (JC : Mais on peut se demander au nom de quoi, certains Etats s’arrogent le droit d’entreprendre des actions chez les autres !!) Si on néglige la force des ethnies on s'expose à de graves déconvenues. C'est pourquoi nous pensons que le gouvernement a fait une erreur  en suspendant les cours de Bernard Lugan dans les écoles militaire comme Saint Cyr. Car les militaires ont le fâcheux réflexe de vouloir intervenir partout (exemple, des militaires américains qui veulent envoyer leur armée au sol lutter contre Daech).

LE POUVOIR FASCINE, pour respecter les règles de la démocratie, il faut du temps. Et rien ne sert de courir, et ce n'est pas pour autant qu'il faut soutenir les dictatures.

 

François Escoffier le 28 septembre 2015

 

NOTE

Guinée: Des clivages ethnicisés. (TV5 Monde)

 

Largement en tête du premier tour Cellou Dellein Diallo (43,7 % des voix) est issu de la communauté peule, éloignée du pouvoir depuis des décennies mais puissante économiquement.

 

Il est soutenu par Sydia Touré (13 %), originaire de la communauté Soussou à laquelle appartenait le défunt dictateur Lansana Conté.

 

Leur adversaire Alpha Condé (18 %) est d’origine malinke, comme Sékou Touré. Il lui est souvent reproché sa constante absence du pays (il a longtemps vécu en exil) et d’être l’homme de l’étranger.

 

(1) Read more at http://www.atlantico.fr/decryptage/afrique-ou-moyen-orient-frontieres-heritees-colonisation-pourront-elles-encore-resister-longtemps-bernard-lugan-ferhat-mehenni-624754.html#kEQjUR3jtPuYsV0v.99

 

 

Commentaire de Michel Escoffier

 

Frontières arbitraires, réalité des ethnies mal prise en compte, électorat sans culture politique, Mr LUGAN a raison de rappeler l'importance de ces facteurs déterminants dans la mauvaise gouvernance de la plupart des pays africains.

Il souligne avec raison l'attention que nous « occidentaux » devons porter à ces trois facteurs lorsqu'une intervention est envisagée. Mais voilà il ne donne pas d'indication à nos responsables pour qu'ils puissent traduire cette attention en actions sur le terrain.

 

Or pour moi la question majeure qui se pose aux « occidentaux » est faut-il intervenir?  et non comment intervenir, je proposerais volontiers que la réponse négative soit la règle pour nos gouvernants.

Ne pas intervenir devrait rester la règle des « occidentaux » sauf dans quelques cas rares à définir précisément.

 

Cette position restrictive et contraire au « devoir d'ingérence » ne serait pas si immorale qu'elle peut paraître à condition

  • qu'elle soit accompagnée de véritables moyens d'appui aux différentes couches de la population « civile » des pays concernés
  • que l'intervention des intérêts privés dans ces pays soit étroitement surveillé par un organe émanant des pays occidentaux, à commencer par l'Union Européenne.

 

Commentaires de Joseph Chantraine

En plus de quelques mots insérés en bleu et en italique pour nuancer à certains endroits ou atténuer le caractère très « colonialiste - interventionniste » du texte, je crains que ce texte garde à mon sens un petit côté "café du commerce" distribuant des jugements lapidaires et des « bons points » sur cette Afrique dont il faut s’occuper  (??) . Le ton me paraît être très proche, justement de posture politique aboutissant à l’intervention en Libye.

 
 
 
 

Les réactions

Avatar danielle Pansu

Informations très précieuses avec des cartes, indispensables. C'est toujours "après" que les "témoins" disent ce qu'il fallait faire.
L'Union Européenne peut-elle constitutionnellement donner des avis? donner des aides?
Toujours la question du droit d'intervenir.

Le 02-10-2015 à 10:51:37

Avatar François Escoffier

Tu as raison , c'est plus facile de dire ce qu'il fallait faire après , une fois que l'on a vu les résultats. C'est pourquoi dans le cas de la Syrie je pense vu le chaos qui y règne et les multiples organisations rebelles qui se battent contre Bachar El Assad et entre elles , il est préférable qu'il reste en place . Les américains pourraient s'entendre avec les russes pour faire organiser des élections législatives sous contrôle international.

Le 14-10-2015 à 09:50:47

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