FABRIQUE DES ELITES et GESTION DU POUVOIR EN FRANCE


 
D’origine non française, non  « souchien » diraient certains, sorti d’un système éducatif et d’une culture européenne, j’ai souvent été surpris par la culture centralisée, autoritaire et d’exclusion qui prédomine en France.
 
De nombreuses décisions sont prises par une autorité centrale sans avoir, semble-t-il, rassemblé des informations pratiques auprès d’intervenants divers confrontés à la même question, sur leurs problèmes, priorités, suggestions.
Le plus souvent, il n’existe pas de processus de concertation organisé et, quand il existe, il est trop souvent purement formel : une réunion éventuelle permet à quelques « énarques » issus de différentes institutions d’échanger sur des décisions (en fait, déjà prises en petit comité) en présence de personnes de différents niveaux à qui la parole sera chichement accordée. Des fonctionnaires qui ont, de fait, des responsabilités et disposent d’informations pratiques importantes souvent issues de contacts internationaux ne se sentent pas réellement consultés. Des relations se nouent à des réunions seulement entre niveaux hiérarchiques élevés, complétées de relations verticales plutôt unilatérales, éventuellement en présence de dignitaires assoupis. Entre institutions, ministères ou entreprises, le même scénario « assèche » les possibilités de propositions non programmées et la créativité d’acteurs essentiels.  
 
En matière de recherche scientifique de haut niveau, des places sont attribuées à des chercheurs « fondamentaux » et de moins en moins à des chercheurs en matière d’application et de production. Les « élites » se partagent  les séquences de recherches considérées comme « nobles » et ne s’intéressent pas assez à la recherche d’améliorations pratiques dans les séquences de production ou de commercialisation (par exemple, en termes d’économie d’énergie, de choix de matériaux moins coûteux mais tout aussi performants ou de raccourcissement du processus de production ; en termes de commercialisation à distance et de transport rapide).  S’il le faut vraiment, la France fait appel à des chercheurs étrangers qui n’auront pas souvent l’intégration et une durée de séjour suffisantes, nécessaires à une transmission adéquate à des chercheurs français de plus en plus rares à désirer rester au pays. En Asie, les recherches longtemps confinées à l’amélioration de la production, commencent désormais à s’occuper des secteurs plus théoriques de recherche « fondamentale » de manière à pouvoir maîtriser sur place la totalité des processus innovants. Pourquoi la France n’est-elle pas à la pointe de la recherche, par exemple, sur des « tablettes » informatiques flexibles qui se rouleraient comme une feuille de dessin ?
 
D’un point de vue plus général, la France ronronne sur des positions acquises relativement stérilisantes dans un monde international qui galope et fait flèche de toutes perspectives innovantes d’où qu’elles  viennent. Là où, dans d’autres pays, seraient organisées des modalités de concertations pragmatiques entre différents centres d’intérêts et de décisions, des responsables français, eux, se contentent d’informer de ce qu’ils ont décidé, des interlocuteurs plus ou moins réduits à un niveau subalterne d’exécution. Ils laissent peu de place à l’évocation de problèmes techniques à résoudre, que les « élites » - absorbés par les questions théoriques fondamentales plus que par la production concrète - ont tendance à mépriser ou à négliger. Ils laissent peu de place à l’expression de points de vue divergents  et à l’élaboration, éventuellement laborieuse, de compromis entre intérêts ou idées diverses ou de solutions pratiques possibles avec les moyens disponibles sur place.
 
Je m’interroge sur l’origine de cette culture autoritaire et centralisée et sur ses liens avec le système électoral qui permet à des élus qui ont une majorité quelquefois très mince (50,01% !) d’imposer leur volonté et leurs réseaux d’intérêts à ceux qui ne disposent que de 49,99% de soutien ! Baignant dans cette culture, peu de personnes contestent le système, estimant sans doute qu’à la prochaine échéance, par un jeu de balancier, les « minoritaires » auront la possibilité de « détricoter » ce qui a été décidé et d’imposer le point de vue qui n’avait pas été pris en compte.
Que de frustrations et de pertes d’énergie ! Que de rêves tentant de solutions utopiques, présentées par ceux qui n’ont pas été gestionnaires de la situation et donc semblent vierges de toutes erreurs : portes ouvertes aux tribuns armés de slogans (pas seulement d’extrême droite !) plutôt que de programmes volontaristes mais réalistes !
Ailleurs, dans d’autres cultures, on prend parfois plusieurs années pour préparer une décision qui aura, pour de nombreuses années, l’adhésion d’un vaste réseau de soutien, mais dont l’exécution du processus est alors beaucoup plus performante.
 
Le système d’enseignement formel en France subit bien entendu les mêmes errements. Il est organisé autour de la sélection « d’élites » plutôt qu’autour de l’accession du plus grand nombre à des savoirs qui compléteraient les diverses aptitudes et finaliseraient des productions innovantes au moindre coût.
Toutes réformes ou réformettes se heurtent aux mêmes difficultés, l’immobilisme est vainqueur. On constate par exemple, dans le cadre des velléités de réformes des rythmes scolaires, que la « vaste concertation » a été un leurre, que peu d’enseignants des écoles (donc pas ceux qui sont détachés dans les ministères !) ont eu l’occasion d’être consultés en même temps que les parents et les diverses autorités locales, avant que des décisions,  trop souvent bancales, ne soient prises.
 
La priorité n’est-elle pas de permettre aux enfants d’être moins longtemps à l’école de manière stérile tout en prenant réellement en compte la contrainte de la récupération des enfants par leurs parents qui ne pourront ni diminuer leur temps de travail ni celui de leur transport. Ce n’est pas en finissant seulement la classe 30’ plus tôt tout en devant attendre leurs parents ou leur bus scolaire aux mêmes heures, que les enfants seront moins fatigués et plus performants …
Par ailleurs, pourquoi placer l’ensemble des personnes concernées (enfants, parents, enseignants, responsables municipaux) dans une contrainte de délais qui, en réalité, paraît être seulement d’ordre politique, au lieu de prendre le temps nécessaire d’aboutir à une réforme mûrie et concertée qui  constituerait une  amélioration significative -  prioritairement pour les enfants - en prenant en compte les contraintes des autres concernés moyennant quelques concessions et changements d’habitudes ?
 
Dans ce domaine d’organisation structurelle, comme pour des contenus d’enseignement, les tentatives d’innovations par les enseignants « de base »,  fruits de leurs observations pragmatiques à leur niveau d’exécution, se heurtent  au contrôle et à l’autorisation des instances centrales. Le phénomène de stérilisation des initiatives se reproduit.
Des milieux d’entreprises internationales considèrent[1] que le système d’enseignement français est un obstacle à l’innovation entrepreneuriale.
Des écoles privées relativement marginales cherchent à laisser éclore les talents - hors programme et hors « timing » - des élèves, en respectant leurs propres rythmes. Il semble qu’au moment de l’entrée dans la vie professionnelle, ces élèves qui auraient été exclus ou considérés comme médiocres dans les programmes classiques rigides, sont appréciés (quand ils ne sortent pas laminés par le système), pour leur capacités de créativité et d’approche nouvelle et/ou leurs aptitudes manuelles.
Sans doute l’organisation de la diversité et de l’apprentissage de la créativité a-t-elle un surcoût, mais si les directeurs sont dotés de pouvoirs délégués (par exemple, s’ils sont dotés de pouvoirs de recrutement et de gestion locale de leur personnel pour qu’il soit adapté aux besoins locaux), et s’ils peuvent s’écarter des programmes avec une certaine marge de manœuvre par rapport au programme de l’Education Nationale), leurs résultats sont meilleurs en matière d’adaptation aux besoins des employeurs, ce qui constitue un vrai gain pour l’économie globale.
 
L’étude internationale PISA (OCDE) a montré que les pays plus performants que la France, ont le plus souvent organisé une telle flexibilité décentralisée vers la gestion locale des programmes et du personnel enseignant.
Ce changement d’approche implique aussi, bien entendu, de la part des organismes de protection du personnel qu’ils aient une vision sur le long terme de cette protection et qu’ils soient plus soucieux d’acquérir des avantages liés à l’innovation et à la création plutôt que de défendre, dans l’immédiateté, des acquis qui ruinent les perspectives d’avenir.
Cela implique aussi que le pouvoir politique associe de manière continue ces organismes dans des concertations pour un changement plus large que les approches  sectorielles habituelles.
 
Cela implique également que les hommes politiques aient le courage de prendre des mesures de changement, dans l’immédiat impopulaires parce que s’écartant du statu quo,  mais susceptibles d’apporter des améliorations sur le long terme pour l’ensemble de la population. Au lieu de se focaliser prioritairement sur la communication autour des décisions et autour des élus qui ne pensent qu’à la prochaine élection, l’effort devrait davantage porter sur la qualité des décisions et leurs impacts sur le long terme pour le plus grand nombre.
 
Cela implique enfin qu’ils acceptent l’éventualité de perdre une l’élection parce qu’ils ont eu le courage politique de prendre la bonne décision à long terme dont leurs électeurs comprendront l’intérêt, plus tard. Il s’agit de changer la société française.
 
En France, l’élite des grandes écoles reproduit ce qu’elle a appris et l’impose ; les jeunes et les « exécutants », même d’assez haut niveau, n’ont guère voix au chapitre pour susciter et faire émerger des idées de changements. En outre, les jeunes porteurs potentiels d’innovations sont affectés à des postes difficiles avec des horaires lourds tandis que les enseignants les plus expérimentés bénéficient d’allègements de charges horaires et d’affectation dans des institutions scolaires plus « tranquilles ». Depuis quelques temps, en Angleterre au contraire, le ministère compétent organise la solidarité collective entre professeurs chevronnés et fonctions difficiles.
 
N’y aurait-il pas un lien paralysant entre la culture sélective par l’échec qui écarte ceux qui paraissent moins doués dans des filières reines, et les performances devenues plus rares de la France ? Ailleurs, des systèmes d’enseignement réorientent les moins doués vers des filières plus adaptées pour eux mais sans qu’ils s’agissent de filières jugées « au rabais » par rapport aux filières élitistes qui produisent des cadres peu à l’écoute  de ceux qui ne font pas partie de leur communauté.
 
N’y aurait-il pas lieu de repenser l’éducation citoyenne de tous les habitants à une attitude civique mais aussi à se situer  dans les interactions existant dans le pays, une sorte « d’éducation populaire » comme elle fut envisagée de manière éphémère après la guerre 39-45 (cf. les « conférences gesticulées » un peu longues mais cruellement lucides de Franck Lepage  qui évoquent Christiane Faure et sont stimulantes pour tout esprit libre, mais aussi  les méthodes liées à « l’entraînement mental » et à l’action de la coopérative « le Pavé » qui peuvent aider …).
 
En France, quelles que soient les équipes au pouvoir, le changement, c’est rarement « maintenant », il doit être éventuellement programmé, reconnu, canalisé, laborieusement labellisé au sommet d’une hiérarchie au risque d’être obsolète et affaibli. En Asie, désormais de plus en plus, comme autrefois en Amérique, on aurait pris le risque de soutenir des jeunes innovants, voire marginaux.
 
Que faire ? Impossible devant la complexité des questions posées, d’effleurer des ébauches de programmes. Chaque citoyen peut seulement vouloir être mieux informé, être conscient et actif là où il est, afin que des décisions, partout et à tout moment, soient prises, meilleures à long terme pour le plus grand nombre.
 
Joseph Chantraine.   01 12 2013
 
[1] Par exemple, Xavier Niel, milliardaire de l’internet, qui avait mis au point le minitel dans les années 80, puis lanceur de « freebox », a « pesté » dans le Financial Times contre le copinage entre élites en France qui défavorise le soutien à la compétence et à l’efficacité.



Réagir


CAPTCHA