Arnaud Leparmentier Le Monde : le BREXIT n'aura pas lieu

Nous n'hésitons pas à publier cet article d'Arnaud Leparmentier , journaliste au Monde, aux points de vue toujours  originaux . L'un de nous a reçu cet article en tant que membre d'un réseau.

 

Francois Escoffier 30 juin 2016

 


Attention, problème de traduction : les Britanniques ont certes voté pour le " Brexit ", mais cette expression ne signifie pas qu'ils vont quitter l'Union européenne (UE) et encore moins l'Europe. Il suffit d'observer les tergiversations du premier ministre, David Cameron, qui souhaite laisser à son successeur le soin d'exercer l'article  50 des traités européens, ce fameux article qui entraîne le compte à rebours de deux ans pour sortir de plein droit de l'UE. Déjà, Albion joue la montre. Elle va devoir négocier simultanément son divorce et son remariage, sous une forme à inventer, avec les Européens.
Passons sur les mille questions sans réponse : que va-t-il advenir des immigrés polonais à Londres, des retraités anglais en Creuse, des étudiants espagnols en Ecosse, des droits de douane que l'Organisation mondiale du commerce (OMC) interdit d'augmenter… Qu'adviendra-t-il si, à la faveur d'élections, les conservateurs britanniques perdent le pouvoir ? Quitter l'UE apparaît presque "  matériellement impossible  ", comme devait l'être " la guerre " avec la mise en commun du charbon et de l'acier selon la déclaration Schuman de 1950, tant le droit et l'économie anglais sont enchevêtrés avec l'Europe. Les Britanniques ont trop cassé d'œufs depuis 1973 dans l'aventure européenne et, comme le résume Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC, " on ne refait pas des œufs à partir d'une omelette ".
En dépit d'un ton martial, les continentaux vont eux aussi devoir faire fi des rancœurs passées et se poser une question stratégique : ont-ils intérêt à continuer de former un espace intégré de libre-échange avec les Britanniques ? La réponse sera certainement positive, même pour la France, parce que le Royaume-Uni constitue un débouché commercial majeur. Tout devrait se résumer in fine à deux questions : combien Londres devra-t-il payer pour rester dans l'UE sans y appartenir juridiquement et à quelles réunions communautaires les représentants de Sa Majesté participeront-ils, avec le titre d'observateur forcément très actif. A la fin de l'histoire, les peuples risquent de se retrouver fort marris d'un " Brexit " peut-être plus formel que réel.
Désamour européen
En revanche, les électeurs britanniques ont accompli, jeudi 23 juin, un acte majeur : ils ont rejeté l'Europe politique. Les Anglais n'ont pas répudié l'Europe libérale qu'ils ont façonnée, mais l'embryon de fédération européenne à laquelle, paradoxalement, ils ne participent pas : l'euro, Schengen et l'Europe de la justice. Tels les cheminots français qui prétendaient faire la grève par procuration pour les salariés du privé en 1995, les Britanniques ont voté à la place des peuples continentaux privés de ce droit. Marine Le Pen l'a bien compris, qui a immédiatement exigé un référendum en France sur l'appartenance à l'UE. Ce désamour européen a gagné tout le continent. Au pouvoir en Hongrie, en Pologne et en Slovaquie, il est aux portes des Pays-Bas, de la France, voire de l'Italie.
Pour sauver l'Europe, on peut réitérer les reproches traditionnels, tel Alain Juppé qui veut que la Commission cesse d'" enquiquiner " les Européens avec ses réglementations. En dépit du respect qu'on doit aux chasseurs de palombes, on doute que cela suffise. L'Europe n'a pas non plus échoué sur tout dans son sauvetage de la zone euro et la gestion des migrants.
Non, le drame européen n'est pas technocratique et ne s'appelle pas Bruxelles. Il est anthropologique. L'Europe se meurt, faute d'identité et de projet. Elle avait prospéré – laborieusement, rappelons-le – dans la seconde moitié du XXe siècle sur le rejet de la guerre, mobilisée face à l'URSS et protégée par les Américains. Les années de mondialisation heureuse et un élargissement sans fin (1989-2007) ont affadi ce projet, qui s'est retrouvé bien désarmé lorsque ont surgi de nouveaux défis.
Repli identitaire
Ces défis sont civilisationnels, incarnés par la menace de l'organisation Etat islamique (EI) ; démographiques, avec l'Afrique, dont la population – 1,2 milliard d'habitants – va doubler d'ici à 2050 et dont il va falloir accompagner le développement pour contenir la pression migratoire; économiques, avec la concurrence de la Chine et des économies émergentes.
Le problème, c'est que les populations estiment que la réponse à apporter n'est pas nécessairement européenne. Parce que la dynamique communautaire n'est plus gagnante à l'intérieur des Etats – les populations rurales, ouvrières et employées se sentent délaissées, vulnérables et décrochées des élites urbaines mondialisées –, mais aussi entre pays européens. C'est flagrant en économie. Le Royaume-Uni croit avoir trouvé la martingale en devenant la première place financière mondiale, l'Allemagne en équipant la planète de machines-outils, tandis que les pays du sud de l'UE sont les perdants objectifs de l'euro.
Le défi de l'immigration est encore plus compliqué entre les pays de l'Est (Hongrie, Pologne), qui entendent conserver leur uniformité ethnique et catholique, et ceux de l'Ouest, qui gèrent mal leur multiculturalisme sur fond de peur de l'islamisme et s'effraient du dumping social porté, selon eux, par l'immigration. Quant à la sécurité intérieure et extérieure, elle a toujours été portée par l'Etat régalien, jamais par l'Europe.
Dans ce contexte, les populations les plus faibles choisissent le repli identitaire. Sur la nation, voire le pays natal, le Heimat, avec un retour d'une tradition plus ou moins surannée – Union Jack, chants basques ou culotte tyrolienne –, emblématique d'un besoin d'ancrage, d'appartenance. Pendant des décennies, les Européens ont cru que l'intégration européenne leur permettait de garder leur identité. Ils en doutent, et choisissent la culotte tyrolienne contre l'Europe, se croyant mieux protégés seuls pour affronter l'avenir. C'est cela le choc du "Brexit".
 
Arnaud Leparmentier
Directeur éditorial
© Le Monde [26 et 27 juin 2016]



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