7 janvier 2015:attentat contre Charlie

Suis-je Charlie ?

 

 

Face à l’extrémisme radical violent qui tue ceux qui osent exprimer des convictions contraires aux leurs, il est important de soutenir les libertés, la liberté d’expression, la laïcité.

Il faut saisir l’émotion et même la solidarité exprimée, pour dépasser et faire respecter ces valeurs, afin de ne pas retomber dans l’indifférence aux crimes perpétrés aussi dans d’autres pays au nom d’une interprétation littérale et altérée d’une religion.

Il s’agit de formuler ici quelques réflexions nuancées que je veux humanistes, face à ces situations.

 

Si « être Charlie » correspondait à approuver tous les dessins et la ligne éditoriale ancienne et actuelle de Charlie, je ne serais pas « Charlie » car je ne veux pas être de manière générale un « adepte » de quoi que ce soit.

Je ne veux pas adhérer à l’option bien trop systématique pour moi, d’un radicalisme intransigeant et d’un choix persistant de dessins qui peuvent être, notamment dans une vision trop étroite et grossière de la sexualité, blessantes pour certaines catégories de lecteurs.

Je préfèrerais plus de bienveillance à l’égard des sensibilités de tous les lecteurs potentiels, et alors, sélectionner des caricatures plus « douces » que celles de Charlie, au risque que ce ne soit plus des caricatures percutantes.

Cependant, il ne faut pas tomber dans la confusion entre l'offense, le fait d'offenser par choix et la situation créée par le fait que des personnes se sentent offensées.

 

 Si une instance, une personne obligeait une autre à regarder une caricature, obligeait à partager les sentiments des caricaturistes, ce serait intolérable. Mais il est impossible de s’exprimer par la caricature en évitant que certains lecteurs potentiels se sentent blessés.

Je récuse l’alibi de l’humour pour choquer afin de faire davantage de profits, mais il ne peut être question pour moi d’accepter une chasse à ceux qui exploitent des filons ambigus pour gagner plus : il y aurait trop à faire !

Si je n’adhère pas à tous les contenus de Charlie, je soutiens tous les combats pour que Charlie puisse exprimer ce qu’il veut et, si je ne veux pas risquer d’être choqué, il suffit de ne pas leur acheter ce qui ne me conviendrait pas.

 

Dans l’émotion qui s’est exprimée légitimement et qui doit être utilisée pour profiter des circonstances afin d’améliorer l’éducation et la citoyenneté, ne risquons-nous pas d’être seulement un court instant « Charlie » ?

Soyons  déterminés à lutter dans le long terme pour faire évoluer nos actions, renforcer l’éducation de tous à la tolérance et à la bienveillance des humains envers les autres humains, ainsi qu’envers la nature. 

 

Il nous faut réapprendre à faire des distinctions et je prône de prendre le temps de la réflexion, de l’analyse, et de la tolérance bienveillante : un croyant de religion monothéiste et même un fondamentaliste, quand il défend ou promeut ses convictions, n’est pas nécessairement un extrémiste voulant imposer ses convictions par la violence à d’autres.

Nous pouvons défendre la liberté d’expression, la liberté de rire de tout sans nécessairement approuver tous les dessins de Charlie hebdo.

 

Evitons de porter des jugements péremptoires et globaux sur des personnes, des organismes ayant des intérêts, des motivations et des comportements très divers.

Soyons attentifs à l’Histoire et à la fréquence ancienne et actuelle des comportements de domination des plus forts qui, lorsqu’ils se sentent plus forts que ceux qu’ils peuvent opprimer, les méprisent, et les nient dans leur existence.

 

Un humain qui n’est pas reconnu dans sa dignité telle qu’il la conçoit, qui estime ne pas être entendu, ne pas avoir de perspectives d’existence, peut évidemment être tenté de croire en une existence meilleure au-delà de la mort, et dès lors, ne plus la craindre et, au contraire, l’espérer.

Il ne s’agit en aucun cas, d’accepter tous les comportements que cette désespérance pourrait provoquer, ni de ne pas sanctionner les comportements contraires à la loi, ni de ne pas intervenir pour en prévenir les déviances.

Il s’agit, au contraire, de réfléchir aux facteurs pouvant être des causes de tels comportements pour adapter, dans le long terme, nos réactions et nos actions à ces différents comportements.

 

La réflexion doit se porter sur notre passé y compris celui de notre comportement colonial et, transversalement aussi sur les conditions de vie et les contextes législatifs des autres pays.

En France, par exemple, il y a quelques siècles on coupait lèvres et langue de ceux qui blasphémaient.  La « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » supprime la notion de blasphème du droit français, tant qu'il n'y a ni abus ni trouble à l'ordre public. Après diverses modifications, elle fut définitivement supprimée du droit français  par la loi du 29 Juillet 1881 sur la liberté de la presse. Néanmoins, la « provocation aux crimes et délits » reste sanctionnée (art. 23), de même que l'apologie de crimes contre l'Humanité ou l'incitation à la haine ou à la violence en raison de la religion (art. 24), ou la diffamation contre un groupe religieux (art. 32).

 

Dans d’autres pays d’Europe tout autant attachés aux libertés, le concept législatif de blasphème existe encore, en particulier en Allemagne.

Ces variations législatives dans le temps et dans l’espace, doivent nous inciter à l’humilité et à  relativiser ce qui se passe ailleurs sans pour autant approuver les législations qui contiennent ce concept de blasphème et des sanctions que nous pouvons juger abominables (par exemple les coups de fouets condamnant, en Arabie Saoudite une simple mise en question de l’Islam dans son acception locale, ou la lapidation de personnes soupçonnées d’adultères).

Au contraire, il convient certainement de combattre avec vigilance et lucidité ceux qui veulent l’introduire parmi les crimes répréhensibles dans les règles des Nations Unies.

 

Dans les pays où la religion est considérée comme supérieure au droit démocratiquement élaboré, ou qu’elle peut ou doit intervenir dans l’arsenal législatif, le risque est plus grand de dérives ne respectant pas les droits humains de chacun.  Il faut y répondre  soit par les principes de laïcité comme en France ou par la neutralité de l’Etat face aux diverses religions comme   aux USA.

Trop souvent des considérations économico-géopolitiques (particulièrement pétrolières), déforment les informations et incitent les gouvernements, pourtant également basés sur des considérations démocratiques, à ne pas déclarer inacceptables comme il le faudrait des régimes autoritaires ou d’apparence démocratiques qui pourtant imposent des visions religieuses littérales.

 

En terres d’Islam, ces visions seront tantôt d’inspiration sunnite assez hiérarchisée, tantôt chiites plus décentralisées mais obéissants à des imams lançant des fatwas.

En terres chrétiennes, des stratégies religieuses ont été naguère très cruelles et plus récemment dévastatrices également par leur relative tolérance dans certaines dictatures grecques, espagnoles, portugaises, italiennes, slaves et nazies.

 

On peut aussi constater l’émergence plus fréquente de comportements violents

- chez des humains qui ne sont pas reconnus et acceptés avec bienveillance dans leur identité même quand celle-ci s’exprime dans le respect des lois locales ;

- lorsque leurs conditions de vie professionnelle, économique, culturelle, sociale n’ont pas d’avenir tangible;

- lorsque, même à tort, ces humains peuvent se croire stigmatisés, enfermés sous une étiquette dont il est difficile de se débarrasser;

- quand des parents ne dialoguent pas de manière tolérante avec leurs enfants sur leurs traditions face au contexte dans lequel ils vivent;

- quand, sans activités intéressantes, éducatives, culturelles, sportives, ils doivent se contenter de surfer sur internet et de finir par croire ce qui s’y trouve ;

- quand, ayant séjournés en prison, ils n’y ont trouvé de réconfort qu’auprès de prédicateurs manipulateurs;

- quand ils ne trouvent plus que la violence ou un voyage initiatique leur apprenant le maniement d’armes de guerre embelli par internet, pour sortir de l’inexistence ;

- quand ils croient devoir, en qualité de convertis récents, montrer un zèle extrémiste pour prouver leur adhésion à une communauté qui enfin les accueille ;

- quand ils croient que leur générosité doit s’exprimer dans la lutte armée pour rétablir plus de justice entre Israël et la Palestine.

 

Sur ce dernier point, les perceptions souvent vérifiées renforcent un sentiment d’injustice : les jugements dans les médias diffèrent selon que les violences sont relativement lointaines ou proches (par exemple sur des événements au Pakistan ou en Europe), ou commises à l’égard de Palestiniens décrits comme violents et menaçants (par exemple, en été 2014 à Gaza).

Des jeunes sont facilement incités à se croire investis d’un devoir de solidarité et à combattre ce qu’ils perçoivent comme injustices.

 

Toutes les injustices devraient être analysées et dénoncées, toutes les déviances violentes critiquées.

Les Etats se revendiquant de la religion musulmane et les grandes figures religieuses écoutées devraient dénoncer, les dérives de ceux qui s’érigent en justiciers, tant en élevant leur voix au niveau international, que dans les « quartiers difficiles » des banlieues européennes.

Ces voix ne peuvent se taire sous prétexte qu’il n’existerait pas de hiérarchie en Islam.

Les gouvernements occidentaux devraient, de leur côté, dénoncer les exploitations de populations et de pays dans des situations économiques désastreuses.

 

Quand on lit sur internet que les caricaturistes de Charlie Hebdo « l’ont bien cherché », il faut inlassablement redire qu’il est inacceptable que des comportements même blessants pour une communauté soient l’objet de condamnations à mort, sanctions décrétées par des personnes se croyant au-dessus des lois, y compris des lois coraniques.

 

Paradoxalement, il faut aussi noter que les « printemps arabes » accueillis dans une perspective de plus grande démocratie, ont libéré des fondamentalistes extrémistes enfermés par des dictateurs déchus. Ils ont permis que des armes de guerre prises dans leurs arsenaux circulent sans contrôles.

 

Il convient de dénoncer sans restrictions, les tueries récentes qui prennent comme alibi une religion (souvent perçue comme bafouée) ou des considérations sécuritaires partisanes, et de le faire parce qu’on est humain, pas davantage parce qu’on est musulman ou français touchés par l’attaque d’humoristes français ou de clients dans un Hyper casher, en France.

Elles doivent être dénoncées aussi au Pakistan, dans la Péninsule Arabique, au Nigéria, au Sahel, en Palestine ou en Lybie.

 

Il importe en France surtout, de mettre un nom sur les faits même lorsqu’ils paraissent être liés à une communauté ; osons exprimer des constats sans faire des procès, trop souvent partisans, à leurs auteurs.

 

Il importe aussi que des instances dirigeantes de toutes sortes (syndicales, politiques, administratives) écoutent réellement les personnes qui sont à la base du travail, connaissent les problèmes qu’ils vivent de près tous les jours et ont des suggestions de remèdes particulièrement pertinents.

 

Trop souvent, des décisions sont prises « d’en haut » sans concertation effective avec ceux qui en vivent les implications : par exemple, les gardiens de prisons, les policiers de quartiers, les aides soignants, les enseignants qui encadrent les plus petits à une phase primordiale de leur développement.

 

Il importe enfin de soutenir les écoles et des éducateurs sociaux pour réellement favoriser des insertions culturelles et socio-économiques et apprendre concrètement ce que veulent dire : possibilité d’alternance d’un pouvoir démocratique, liberté d’expression, laïcité.

 

Tant qu’une volonté de réduire partout les injustices n’est pas exprimée et concrétisée, il y a des humains (surtout des jeunes) qui se dresseront pour les combattre; ils veulent agir, sur la base des informations dont ils disposent, avérées ou non, et selon leurs propres valeurs, en croyant pouvoir ainsi conforter la justice qu’ils perçoivent défaillante.

 

Joseph Chantraine le 17janvier 2015



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