Inconvénients du militantisme

 

J’ai toujours eu une forme d’aversion pour le militantisme.

De manière consciente ou non, les dirigeants d’une organisation qui a besoin de membres militants vont, le plus souvent, occulter des faits ou des informations de manière à ne pas risquer de saper ou d’affaiblir le caractère plus ou moins absolu de l’adhésion de chacun.

Par ailleurs, les membres d’une organisation qui se perçoivent comme des militants, ne tolèrent guère la diffusion d’informations crédibles, vraies ou non à leurs yeux et dans le regard des autres, dès lors que ces informations affaibliraient, selon eux, leur organisation ou l’enthousiasme de leurs motivations.

 

Cette manière de trier l’information privilégie une efficacité immédiate à courte vue au détriment de ce qui serait une information jugée vraie, même subjectivement.

Outre l’aspect mensonger qui heurte l’éthique, je pense que cette manière de faire est contreproductive.

Dire vrai (au moins, ce que je pense « vrai ») et l’expliquer me paraît renforcer la maturité des membres et pouvoir aussi renforcer leur action.

 

Ce n’est pas que je pense que toute vérité soit bonne à dire n’importe quand, à n’importe qui, au nom d’une transparence ravageuse ;

je préconise :

  • d’abordde prendre conscience que ce que je crois être « la » vérité, est la vérité aux yeux de certains qu’il faut prendre la précaution d’identifier,
  • puis à mesyeux, si je la fais mienne ; l’utiliser comme étant « ma » vérité.
  • ensuite, il est essentiel que la vérité puisse apparaître comme vraie : elle doit donc être exprimée dans un contexte donné, avec explications, justifications, adaptations au contexte culturel, à la langue et au langage des receveurs d’informations ;
  • enfin, ces précautions doivent permettre que « ma » vérité ait des chances d’être perçue et comprise pour ce qu’elle est.

 

Ces nuances étant exprimées, je crois qu’il est nuisible pour l’organisation, à long terme, surtout à notre époque, de chercher à transformer, tronquer ou même simplement procéder à de la rétention d’information. Car l’information finit toujours par se répandre au « mauvais » moment, de manière partielle et inexacte ; il est alors plus difficilement crédible de rétablir une vision plus proche de la vision que les dirigeants de l’organisation auraient voulu privilégier.

Cette attitude m’a valu parfois d’être perçu comme « traître » à la cause d’organisation dont, pour certains, j’aurais dû cacher les défauts et faiblesses à l’intérieur comme à l’extérieur. Je crois, au contraire, que mesurer, avec les personnes concernées, sans occulter des données, les capacités réelles d’une organisation est une meilleure base de départ de l’action à proposer.

 

Il est certain qu’une adhésion aux objectifs de l’organisation à laquelle on appartient est importante tant pour la réalisation des objectifs que pour le sentiment d’appartenance de ses membres. Cela favorise aussi une forme de cohérence entre l’action de chacun des membres, leurs propres objectifs personnels et ceux de l’organisation. Il ne me paraît pas certain que les faits doivent pour autant être camouflés pour conserver la détermination des membres d’une organisation ; au contraire leur confiance ne peut être conservée que si la gestion est transparente.

 

Il s’agit là d’une méthode d’action dont on peut discuter la pertinence, l’efficacité et le rapport entre le degré et la qualité de réalisation des objectifs, mais aussi, d’un moyen pour se donner plus de chances de réaliser les objectifs dans la transparence.

Mais, je reste convaincu que si cette adhésion est essentielle, la qualité d’une information complète et réaliste est un levier meilleur que la dissimulation d’informations dérangeantes.

Sans qu’il s’agisse à proprement parler de manipulation intentionnelle, j’ai le sentiment diffus que cette dissimulation sous-estime les membres de l’organisation. Elle les prend pour des personnes incapables de discerner par eux-mêmes la conduite à tenir face à une information complète, parfois inquiétante, sur l’évolution de la réalisation des objectifs comme sur l’évolution du niveau des ressources disponibles pour les atteindre. Les dirigeants qui s’adressent à des militants en leur supposant plus ou moins consciemment une immaturité qui se traduirait, s’ils disposaient de toute l’information, par un désengagement de l’action à accomplir, font une erreur à long terme. Ils ne distillent que l’information permettant aux membres de rester soudés et galvanisés dans l’action. Ne pourraient-ils être aussi déterminés sur une base réaliste que sur une base « militante » ?

 

N’auraient-ils pas avantage à former chacun en fournissant toute l’information disponible et évolutive en accompagnant les membres dans leur décryptage de la situation et dans les décisions qui devraient en découler ? L’autonomie qu’apprendraient les membres pourrait permettre qu’ils décident adéquatement des mesures à prendre à leur niveau ; ils pourraient devenir des « militants » qui n’auraient certes pas toujours pris des décisions conformes à celles des dirigeants, mais leur capacité de discernement et d’action (en dehors d’une subordination ou d’une attente d’orientations à partir d’informations tronquées), rendrait sans doute l’action de chacun plus rapide, plus pertinente et la cohésion plus solide. Il y a certes un risque d’actions en ordre un peu plus dispersé mais ce risque est compensé par le sentiment de chacun d’être aussi concerné à son niveau qu’un dirigeant.

 

Angélisme, naïveté sur la nature humaine et sous-estimation du risque que l’intérêt individuel ou celui de sous-groupes, prime sur l’intérêt général de l’organisation ?

 

En changeant ce qui doit être modifié et en passant à l’échelle d’un pays, des réflexions similaires peuvent être exprimées au niveau de la population d’un Etat. Ne faudrait-il pas investir plus dans l’information et l’explication sur les intérêts communs généraux à long terme à dépasser les intérêts plus circonscrits ? Personne ne devrait être surpris de l’évolution d’une situation, des lacunes ou des défaillances ; chacun devrait avoir une idée personnelle mais cohérente avec celle des autres pour savoir que faire, face aux événements.

 

Des guerres ont été gagnées par des guérilleros autonomes, bien informés au niveau de leurs moyens d’action, très motivés et adhérant pleinement aux objectifs de leur organisation face à des armadas techniquement plus puissantes composées de soldats subordonnés et dociles, relativement aveugles, soumis et attendant la transmission des ordres.

C’est aussi la force de ce qui est appelé « forces spéciales » par rapport à des unités de force de l’ordre, gestionnaires de la vie quotidienne. Chacun de leurs membres sont formés à exploiter l’information disponible sur ce qu’il doit faire à tout moment du déroulement de l’action dont les objectifs et les ressources sont suffisamment connus ; cela ne supprime ni la nécessité d’un commandement, ni celle d’une coordination.

 

Dans le cadre d’un parti par exemple, il me semble ridicule de tenter d’occulter les faiblesses, erreurs, lacunes, limites des ressources pour éviter la « démobilisation » des membres. Au contraire, une information réaliste et un appel à une action en faveur de recherches d’améliorations de toute nature et d’intérêts généraux à long terme plutôt qu’individuels et immédiats seraient préférables. Cet appel pourrait tout autant favoriser des efforts enthousiastes des membres que la fourniture d’informations tronquées pour, croit-on, galvaniser des militants.

Dans le cas particulier de la France, il serait indiqué de ne pas prendre les français « pour des veaux » mais de compter sur leur discernement et sur leur capacité à agir efficacement et pour le bien général dans le cadre d’une information évolutive et complète.

 

Joseph Chantraine.    3 mai 2013

 

 



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