Islam: réponse à A. Gresh par J. Chantraine

Pourquoi tant d’agressivité et d’erreurs d’interprétation à l’égard de la « Lettre ouverte au Monde musulman »  d’Abdennour BIDAR ??

 

 

Par souci de mieux informer, et à la suite de la demande d’un lecteur, pupi  publie l’article d’Alain Gresh du 27 mars 2015 du « Monde diplomatique » qui critique « la lettre ouverte au Monde musulman » écrite par Abdennour BIDAR, publiée par Marianne en octobre 2014 et reprise par PUPI après les tueries de Charlie Hebdo de janvier 2015.

 

PUPI exprime ses réserves dans le commentaire de Joseph Chantraine ci-après.

 

Je ne peux pas adhérer à l’attaque d’Alain Gresh contre Abdennour Bidar dans sa « lettre ouverte au monde musulman ». Ni sur le fond, ni sur la forme. 

Alain Gresh serait-il « formaté » par ses longues années dans la mouvance  du « Monde diplomatique » pour ne pas comprendre qu’un auteur peut avoir un STYLE différent du sien, une certaine emphase dans l’interpellation du monde musulman qui ne correspond sans doute pas à la culture d’A. Gresh; ce n’est pas nécessairement  de l’arrogance ou de la suffisance. Connaît-il suffisamment ce monde musulman, ses écrits, son histoire, pour attaquer le soufisme comme il le fait ?

S’adresser à un milliard d’individus était légitime et prémonitoire en octobre 2014, on le voit par des réactions après les tueries de Charlie Hebdo qui ont surgi du monde entier. Elles ont montré ainsi que cet hebdomadaire satirique à l’heure de l’internet pouvait susciter, par une diffusion mondiale brutale de ses dessins, des réactions d’incompréhensions dans d’autres cultures que celles du cercle restreint de ses lecteurs habituels.

 

Je ne lis pas (tout au moins dans l’article incriminé d’Abdennour Bidar) un « amalgame »  quelconque entre les musulmans de pays où ils sont majoritaires ou minoritaires, ni que les racines du mal remonteraient à la mort du Prophète. Il s’adresse aux croyants de manière effectivement globale en fonction de leur foi. Je ne vois pas pourquoi son propos devrait distinguer les pays démocratiques à population musulmane importante, d’autres qui le seraient moins, alors qu’il exprime une réflexion d’ordre philosophique et spirituel sur l’évolution des interprétations et applications dans la vie courante du message du Coran.

 

Pourquoi vouloir différencier les croyants selon les types de situations économiques et politiques ? Pourquoi  prétendre mesurer  les conditions de vie plus ou moins dures des femmes dans des pays dits laïques ? Le nombre de femmes dans les universités du monde arabe qui reçoivent un enseignement dans des tenues vestimentaires codifiées et dans un contexte pas toujours scientifiquement très novateur et contestataire, ne doit pas empêcher d’adresser un message spirituel et philosophique commun. Leur présence à l’université n’est pas nécessairement un gage d’émancipation par rapport au patriarcat par exemple, ou par rapport à différentes voies de l’Islam qui ne devraient pas être prisonnières d’options politiques des Etats. Dans certains pays, non seulement, le pouvoir politique croit sa religion supérieure aux autres, mais punit lourdement les déviances des croyants qui auraient l’audace de poser des questions sur internet, menace et s’attaque aux mécréants. Mais ces situations diverses ne sont pas le sujet de la lettre ouverte d’Abdennour Bidar.

 

Le vrai sujet de cette lettre est l’origine de l’enfantement du monstre Daesh, pour lui, d’abord à chercher dans les errements internes au monde musulman ; certes, des interventions externes, en particulier occidentales, ont exacerbé des désespérances face aux injustices et favorisé les violences extrémistes, mais Bidar ne se complet pas dans l’accusation des autres. Bidar n’en fait pas le procès, son sujet vise une réflexion que les musulmans peuvent avoir sur eux-mêmes et sur leur religion, laissant à d’autres le soin d’examiner les facteurs externes cristallisant  les réactions violentes. L’importance des phénomènes religieux et de la crise spirituelle dans nos civilisations doit être remise au centre de ces réflexions.

 

Bidar écrit:

« Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l'avenir ne sont pas encore assez nombreux, ni leur parole, assez puissante.

Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c'est l'état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d'Al-Qaïda, Jabhat Al-Nosra, Aqmi ou « État islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes :

-       impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion ;

-       difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l'égalité, de la responsabilité et de la liberté ;

-       impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l'autorité de la religion ;

-       incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses

 

Tout cela serait-il donc la faute de l'Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? 

 

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l'avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l'Occident.

Soit tu t'es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l'intérieur de tes frontières - un wahhabisme que tu répands à partir de tes Lieux saints de l'Arabie saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même !

Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité - je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu'est le culte du dieu Argent

 

Il faut dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable, se libérer d’une religion qui veut enfermer la vie toute entière.

 

... « trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, chouyoukhs, etc.) qu'ils ne comprennent même pas qu'on leur parle de liberté spirituelle, ni qu'on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l'Islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu'ils n'osent pas donner à leur propre conscience le droit de la remettre en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge et où l'éducation spirituelle est d'une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or, cela, de toute évidence, n'est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l'« État islamique ». Ce problème-là est plus profond…

Quand on en aura fini avec le terrorisme islamique, l’Islam n’aura pas réglé ses problèmes.

… il faudra revisiter l’Islam, cette « religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive - est trop souvent l'Islam ordinaire, l'Islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l'Islam du passé dépassé, l'Islam déformé par tous ceux qui l'instrumentalisent politiquement, l'Islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ? »

 

Il faudrait secouer l’emprise du contrôle communautaire et de la police religieuse, permettre de choisir son Islam face aux dignitaires qui s’acharnent à imposer que la doctrine est unique.

 

Bidar continue dans son adresse au monde musulman : « Dans trop de tes contrées, tu associes encore la religion et la violence - contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles - de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du djihad ! »…

… Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n'es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. »

 

La myopie d’A. Gresh ne lui a-t-elle pas permis de voir ces idées dans cette lettre ouverte?

Je n’ai pas lu que les propos de Bidar contesteraient les périodes lumineuses des empires musulmans et prétenderaient que dès la mort du Prophète, les croyants auraient mal compris le message que seul Bidar aurait découvert !

 

Peut-on réellement croire A. Gresh qui semble attribuer des dérives islamistes aux seules attaques  et invasions occidentales ? Les dérives terroristes sont bien antérieures à la croisade de Bush  (et plus profondes !); même s’il est avéré que de telles interventions et des conflits perçus comme particulièrement injustes comme le conflit israélo-palestinien, ont pesé dans l’accroissement de la haine de « l’Occident », on ne peut pas sous-estimer que des stratégies souvent manipulées par des Etats pétroliers comme Bidar le suggère, relèvent d’enjeux politico économiques de pouvoir et que, justement,  il faut faire entendre maintenant un message spirituel qui sépare la foi des musulmans de ces enjeux.

C’est justement dans la situation actuelle qu’il convient d’écouter le message de Bidar au lieu de le défigurer par des propos insultants sur sa prétendue arrogance à oser s’adresser à tous !

 

Joseph Chantraine  3 avril 2015



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