APRES LE 11 JANVIER 2015: un regard belge

Après les tueries à Paris en janvier, un regard d'universitaire belge sur les particularités

des phénomènes religieux en Europe.

 

 

Les regards des autres peuvent être instructifs : voici celui de Jean De Munck universitaire de Louvain-la-Neuve pour qui l’Europe est le continent le moins religieux. 

Les Européens plus enclins au blasphème ? Les Européens touchés par l’affaiblissement du patriarcat ? Les Eglises européennes sont affaiblies car elles font face à des Etats encore relativement puissants ? Les Européens doivent être modestes et ne pas prétendre juger les croyances dominantes générées par des processus différents dans les autres continents.

 

Joseph Chantraine  le 4 mars 2015.

 

Une opinion de Jean De Munck, professeur criDIS - UCL. publiée dans « La Libre Belgique » quotidien européen de Belgique, le 29 janvier 2015

 

Depuis 40 ans, les Européens de l’Ouest ont développé un rapport très peu partagé à la religion. Même les Américains, si proches, ne suivent pas cette sécularisation européenne. Pourquoi ? 

Les réactions internationales aux "blasphèmes" de "Charlie Hebdo" ont une fois de plus montré que l’Europe reste le continent le moins religieux du monde. Même quand les autres peuples sont prêts à manifester une certaine solidarité dans la défense de la liberté, ils ne sont pas disposés à endosser l’irrespect du sacré qui prévaut sur le Vieux Continent. Manière de nous rappeler que les Européens de l’Ouest ont développé, au cours des quarante dernières années, un rapport très peu partagé à la religion.

D’où vient cette profondeur exceptionnelle de la sécularisation européenne, que n’approuvent pas même les Américains ? On peut risquer quelques explications.

1. L’Etat social à la place des églises. A quoi tient le succès populaire d’une religion ? Pas seulement à la puissance de conviction de son discours. Il tient aussi aux pratiques sociales des églises. Leur pénétration dans la société passe surtout par trois canaux : l’éducation, l’aide aux pauvres (morale et matérielle), les soins de santé. Dans les sociétés "traditionnelles", ces trois secteurs ont constitué l’apanage des églises. C’est encore vrai dans la plupart des sociétés "modernes" : aux Etats-Unis, dans les pays musulmans, les hôpitaux, les écoles, les œuvres de charité continuent d’être des canaux de diffusion de la foi. L’Europe est l’exception : après la Seconde Guerre, des programmes étatiques y ont (presque) "totalement" remplacé les œuvres ecclésiastiques. Cela n’a pas d’équivalent ailleurs dans le monde.

Or se priver de cette intervention sociale, c’est, pour les églises, perdre un atout capital dans la compétition culturelle. Aujourd’hui, au Moyen-Orient, les mosquées profitent pleinement des défaillances de leur Etat dans ces domaines. Stratégie partagée par les conservateurs américains : ils combattent les droits sociaux garantis par l’Etat pour favoriser la charité organisée par les communautés. Dépouillées de cette fonction, les églises ouest-européennes n’ont, quant à elles, plus que leur message à offrir à la société. Ce message y a sûrement gagné en pureté. Mais il a perdu en influence.

2. Monopole ou pluralisme religieux ? Une deuxième singularité tient à l’histoire des églises en Europe. Les pays européens sont des pays où le discours religieux a longtemps été monopolisé par une église (catholique en Belgique ou en Espagne, luthérienne en Suède, anglicane en Angleterre etc.). Même en passant à la démocratie, nos Etats nationaux sont restés liés à une et une seule église, les autres étant marginalisées au point de rester, jusqu’à une date récente, invisibles pour la majorité des gens.

Ce monopole est devenu défavorable à l’adhésion religieuse quand se développa une réelle liberté individuelle de croyance (à partir du XIXe siècle). Dans ce cas, le "désaccord" d’un croyant avec son église ne peut pas se résoudre par l’adhésion à une autre église disponible à proximité. S’il est profond, il fait basculer le rebelle dans "l’absence" de religion pratiquée. Cet "exit" des croyants hors de l’Eglise s’est, par exemple, produit depuis les années 1960 en Belgique, traversée par un profond désaccord des (ex-) fidèles avec le Vatican. Aux Etats-Unis, en revanche, il est possible de conserver sa foi tout en changeant d’obédience. Si vous n’êtes pas d’accord avec votre pasteur, votre curé, votre rabbin, mille églises vous attendent au coin de la rue. Conclusion : en régime de liberté individuelle, le sentiment religieux général se maintient plus sûrement grâce à la concurrence des églises que par le monopole. Ajoutons qu’elles sont alors plus missionnaires qu’ailleurs, puisqu’elles doivent attirer et retenir les fidèles. L’activisme des "entrepreneurs religieux" fait monter le niveau de religiosité global d’une société.

Ce n’est que depuis une quinzaine d’années que le contexte européen a commencé à changer. Suite aux migrations et à l’affaiblissement des hégémonies culturelles, la mosquée, la synagogue, le temple n’y sont plus écrasés par l’immense cathédrale. Désormais, un Européen ouvert au sentiment religieux dispose d’un choix réel entre diverses versions de la foi. Si on ajoute à ce constat celui de la dégradation de l’Etat social, on pourrait prudemment conjecturer que même en Europe, l’effacement du religieux est arrivé à un point de rebroussement.

3. La religion comme répression. Mais un troisième facteur, d’ordre culturel, résiste à cette inflexion de trajectoire. Depuis les années 1960, la religion a progressivement été déconnectée, dans la perception commune, du discours d’émancipation (de salut, dit-on en langage religieux). La raison principale tient à la déconstruction, progressive mais très profonde, du patriarcat. Le patriarcat, c’est l’ensemble de croyances et de pratiques qui liait fortement famille traditionnelle, domination masculine et répression sexuelle. A partir des années 1960, l’insurrection contre la primauté du père et la domination des hommes se conjoint à une prise de conscience aiguë des souffrances inutiles générées par la discipline sexuelle d’antan.

La religion a été emportée dans ce tsunami culturel car elle a été perçue comme un obstacle à cette évolution. Sauf rares exceptions (les écoles catholiques belges, par exemple), les discours éducatifs et médiatiques ne traitent plus la religion comme un discours de liberté à habiter, mais comme un discours répressif à désamorcer. Conséquence : la majorité des jeunes Européens ignorent leur propre tradition et ne comprennent tout simplement plus le sentiment religieux du reste du monde. Et si, par hasard, ils rencontrent et sont touchés par la force désarçonnante d’un discours croyant, ils sont désemparés et prêts à basculer dans l’irrationalité des convertis.

Face à cette situation, les églises se trouvent, en Europe, à la croisée des chemins. En simplifiant, deux possibilités s’ouvrent à elles. 

                Soit, elles croient qu’une contre-révolution culturelle est souhaitable et possible. C’est l’option de la "manif pour tous" en France. La réussite du néo-conservatisme américain suggère à certains qu’elle pourrait être efficace. Mais l’Europe n’est pas l’Amérique; ce scénario y est peu plausible. 

                Soit, plus courageusement, elles misent sur une reformulation post-patriarcale du message religieux. Elles devraient alors s’engager dans des révolutions internes aussi profondes que l’ont été, à la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme.

Quel que soit l’avenir, ces processus expliquent pourquoi la majorité des Européens de l’Ouest aujourd’hui sourient et haussent les épaules là où les autres s’indignent. On mesure du coup combien ce cocktail d’institutions et de représentations est singulier. Pas de quoi s’en inquiéter : l’Europe de l’Ouest n’a pas à rougir d’une identité qui reste son bien le plus précieux. Mais ceci doit en même temps l’inciter à la modestie quand elle prétend juger les croyances des autres, générées par des processus étatiques, sociaux, culturels, infiniment différents.

 

Voici aussi un autre regard, celui de Jacques Rifflet.

 publié aussi dans la Libre Belgique (10 janvier 2015)

 

 Puisque l’Islam n’a pas toujours été fermé sur lui-même, il devrait être possible de renforcer un Islam modéré et ouvert, un "Islam des Lumières ». Mais ce sera difficile car la violence l'emporte le plus souvent, dans un premier temps, sur le paisible, elle est plus déterminée et par essence plus brutale, entraînant une capacité de sanctions à l’égard de ceux qui ne veulent pas suivre l’intégrisme. (à noter le terme utilisé dans le texte « de djihadistes d’un califat islamique »  à préférer à celui  « d’Etat islamique en Irak et au Levant » puisqu'il n’y a pas d’Etat avec un territoire ! On pourrait aussi utiliser le terme de groupe ou de mouvement.

Joseph Chantraine  le 4 mars 2015.

 

10.01.2015 La libre Belgique

L’universitaire belge Jacques Rifflet était l'invité du samedi de LaLibre.be en août dernier.

Après une lourde semaine, (les tueries de Paris)  la Libre Belgique a recueilli les propos nuancés du professeur Jacques Rifflet. Quelle doit-être la réaction des musulmans? Comment devons-nous considérer l'islam? Comment en est-on arrivé là? L' auteur de "L'islam dans tous ses états" (aux éditions Mols) a livré ses impressions.  

 

"Les musulmans modérés demandent que la société se dote de moyens plus puissants pour lutter contre l'islam excessif. C'est ainsi qu'au centre de Bruxelles, les commerces musulmans souhaitent réellement une plus forte protection pour ne pas subir certains excès liés à des islamistes les soumettant à des pressions, ou bien créant un danger qui fait souffrir le bon exercice de leur commerce. Ils ne se sentent pas assez protégés, tant la violence l'emporte toujours sur le paisible. Elle est en effet plus organisée, plus déterminée et par essence plus brutale, entraînant une capacité de sanction à l'égard de ceux qui ne veulent pas suivre l'intégrisme.

"L'islam a réveillé Aristote et Platon"

Il est par ailleurs évident que l'Europe, lentement, développe une islamophobie inévitable dans la mesure où les médias font rayonner les horreurs qui sont commises dans le sud de la Méditerranée. Les djihadistes du califat islamique décapitant de otages et la répression de Bachar El Assad entraînent une réaction normale de condamnation, de rejet, d'indignation. 

Or, il est certain que l'islam fut au début de son existence l'un des phares de l'Europe avec le rayonnement culturel de Cordoue, de Tolède, de Grenade, à l'époque même où le christianisme passait par une phase sombre de son histoire. Rappelons simplement qu'en 524, l'empereur Justinien décida de couper le christianisme de toutes ses sources extérieures, de toutes consultations du savoir en dehors de sa foi. Il suffit de se rappeler le livre "Le nom de la Rose" de Umberto Eco et le film qui s'en suivit dans lequel Sean Connery risque le bucher de l'inquisition car il consulte des livres grecs. Au 7e siècle, l'islam n'a pas hésité à chercher des sources de pensée en Inde, en Chine, chez les Grecs… Il a réveillé Aristote et Platon, il a appris de l'Inde l'invention du zéro, il s'est engagé dans le calcul algébrique. Lorsque les Espagnols se sont emparés de Tolède, ils ont d'ailleurs créé un institut de traduction, en s'empressant de traduire le savoir arabe en écriture latine. Malheureusement, avec la conquête espagnole, la suppression de l'influence musulmane, mais aussi l'émergence de mouvements islamistes (pensons au déclin de l'Andalousie du fait de la conquête des Almohades), l'islam s'est engagé dans une coupure vis-à-vis de l'emprunt à des civilisations extérieures. 

"Il existe un problème caractéristique à l'islam"

Dans tout groupe humain existent les tolérants, les généreux, mais aussi les extrémistes. Cela est vrai chez les hindous, chez les bouddhistes, chez les athées comme chez les chrétiens. 

En d'autres termes l'islamophobie est un sentiment à rejeter parce que le texte du Coran fourmille de notions généreuses, de discours hospitaliers et de respect pour autrui. Il existe toutefois un problème caractéristique à l'islam. Mahomet, dans son message social, dans sa vision de contrer la pauvreté et de reprocher aux riches leur exploitation du peuple a manqué d'être assassiné –comme Jésus–, par ceux qui préféraient voir survivre une ou des croyances moins soucieuses du bien-être général. Il a dû fuir, il a dû se battre. Il a dû défendre Médine et reconquérir La Mecque et, de ce fait, il a dû gérer deux villes très importantes. Le Coran comporte donc des aspects guerriers légitimes, et un aspect de gestion divinisée du temporel dénommé la charia.

Pour revenir à l'époque de ses lumières, l'islam doit retourner à cette capacité d'ouverture, de rayonnement, de générosité et d'intelligence. C'est pour cela qu'il nous faut en tant qu'Occidentaux, contribuer de façon active pour permettre aux musulmans modérés de vaincre les extrémistes. Nous pouvons comprendre que les moyens que nous mettons en œuvre contre les intégristes ne sont pas suffisants. Il aurait dû également être prévu tout un plan d'action préventif, une armature judiciaire et répressive adéquate, et nous devons comprendre combien les musulmans modérés qui souhaitent vivre avec nous en partageant nos idées fondées sur les droits de l'homme et une interprétation authentique du Coran s'estiment démunis en matière de protection. » (Jacques Rifflet.)

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